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Le coup de fil était tombé un mardi, vers quatorze heures, quand le soleil d'Abidjan martelait encore le zinc des maisons d'Abobo. Constant se souvenait de l'heure exacte parce que le ventilateur de la chambre venait de lâcher, et c'était dans ce silence soudain, ce bourdonnement arrêté, que son téléphone avait vibré contre le bois de la table de nuit.
C'était sa mère. Juste son nom qui clignotait. Pas de message, pas de « je t'appelle pour ». Rien que ce « Aïcha maman » en caractères blancs sur fond noir.
Il avait décroché. Et le monde avait basculé.
— Constant... Constant, mon fils...
Sa mère ne pleurait pas encore. Elle haletait, comme si quelqu'un lui avait enfoncé un poing dans le ventre et qu'elle cherchait encore son souffle. Constant s'était assis sur le bord du lit, les jambes molles, le téléphone collé à l'oreille mouillée de sueur.
— Maman ?
— Ton père... Il y a eu un accident. Sur la route du grand marché. Un camion benne, ils disent... Le chauffeur n'a pas vu... Constant, il est parti. Il est parti, mon fils.
Le « parti » avait résonné comme un mot étranger, apprise dans une langue qu'on n'aurait jamais dû lui enseigner. Parti où ? Parti comment ? Son père était sorti ce matin-là comme tous les matins, sa serviette en plastique marron sous le bras, ses sandales en cuir qui claquaient contre ses talons sur le ciment de la cour. Il devait passer chercher des pièces détachées pour le frigo du salon, celui qui givrait trop depuis des semaines. Rien de plus banal. Rien qui justifie ce « parti » définitif, ce mot qu'on réserve aux gens qu'on ne reverra plus.
Constant n'avait pas pleuré au téléphone. Il ne se souvenait pas avoir raccroché. Juste le retour du bourdonnement du ventilateur — quelqu'un l'avait réparé, ou peut-être avait-il rêvé qu'il s'était arrêté — et le mur blanc de sa chambre qui le regardait, impassible, témoin muet d'une vie qui venait de se fissurer.
Les funérailles se tinrent trois jours plus tard, selon les coutumes de la famille. Trois jours à peine, comme si la mort de son père exigeait cette urgence, cette hâte à en finir avec le spectacle du deuil. L'église de Saint-Jean d'Abobo débordait. Des cousins que Constant reconnaissait à peine, des collègues du port où son père avait travaillé pendant quinze ans, des voisins en pagne noir qui agitaient des éventails en carton imprimé du visage du défunt. Le commerce des deuils, songea-t-il avec une amertume qui le surprit lui-même. Même la mort devenait affaire de réseau, de présences obligées, de regards qui comptaient qui était venu et qui avait oublié.
Sa mère, Aïcha, était arrivée la première, soutenue par sa sœur cadette venue de Bouaké. Quarante ans. À quarante ans, on n'attendait pas d'être veuve. On attendait peut-être que les enfants grandissent, que le dernier quitte la maison, que vienne enfin ce temps de respiration qu'on s'était promis avec l'homme partagé depuis la moitié de sa vie. Mais pas ça. Pas ce banc d'église devant le cercueil fermé — on avait jugé préférable de ne pas ouvrir, le camion n'avait pas été tendre — et cette sensation d'être jetée dans un vide sans fond.
Constant la vit du fond de l'église, cette détermination qu'elle s'efforçait de maintenir. Les épaules droites sous le pagne noir de deuil, les mains croisées sur les genoux, les yeux fixés sur le cercueil comme si elle pouvait, par la seule force de son regard, le faire s'ouvrir pour laisser sortir l'homme qu'elle avait aimé. Elle ne pleurait pas encore. Pas là. Le choc, peut-être. Ou cette fierté de femme qui avait toujours tout porté, tout caché, tout transformé en force pour que ses enfants ne voient que la surface lisse des choses.
Les enfants étaient assis à ses côtés, dans l'ordre de leur naissance. Fanta d'abord, l'aînée, vingt-trois ans, étudiante en droit à l'université Félix Houphouët-Boigny. Elle tenait le sac en bandoulière qu'elle traînait partout, même aux enterrements apparemment, comme si le cours de droit constitutionnel allait reprendre d'un moment à l'autre. Constant vit ses doigts blanchir sur la lanière de cuir synthétique, ses ongles vernis d'un rose discret s'enfoncer dans la matière. Elle ne pleurait pas non plus. Elle regardait devant elle, le menton légèrement levé, cette posture de l'aînée qui devait montrer l'exemple même quand l'exemple devenait impossible à donner.
À côté d'elle, Aïssata, vingt et un ans, n'avait pas cette retenue. Ses larmes coulaient librement, silencieuses, trempant le mouchoir blanc qu'elle pressait contre ses joues rondes. Elle était la plus expressive de la fratrie, celle qui riait le plus fort aux réunions familiales, qui dansait le premier coupé-décalé quand l'ambiance montait. Voir ce visage ordinairement rayonnant maintenant déformé par la douleur donnait à Constant une sensation étrange, comme si le monde avait inversé ses couleurs.
Puis lui. Constant. Dix-neuf ans, coincé entre ses sœurs, les mains fourrées dans les poches de son pantalon noir trop chaud pour la saison. Il ne pleurait pas. Il ne pouvait pas. C'était comme si quelqu'un avait bouché quelque chose en lui, une vanne qu'il ne trouvait plus pour ouvrir. Il regardait le sol, les carreaux ébréchés de l'église, les traces de talons hauts qui avaient laissé des éraflures noires sur le ciment gris. Il comptait les chaises devant lui. Il écoutait le prédicateur sans entendre les mots. Il faisait tout, finalement, pour ne pas être là, pour ne pas admettre que le cercueil au centre de cette pièce contenait celui qui l'avait porté sur ses épaules enfants, qui lui avait appris à faire du vélo sur la piste de terre battue derrière la concession, qui lui avait dit, deux semaines plus tôt encore : « Constant, mon fils, il faut que tu prennes ton destin en main. Moi, je ne serai pas toujours là. »
Des paroles de père, banale sagesse qu'on répète sans y croire. Sauf que cette fois, apparemment, le vieux avait su.
Et enfin, la benjamine. Maya, dix-huit ans, encore à cette limite fragile entre l'adolescence et ce qu'on appelait l'âge adulte sans jamais vraiment savoir quand il commençait. Elle s'était accrochée à leur mère comme à une bouée, son visage enfoui dans l'épaule noire du pagne, ses sanglots audibles même par-dessus le micro du prédicateur. Elle était celle qui avait le plus de souvenirs récents de leur père, celle qui passait encore ses week-ends à la maison familiale, qui dormait dans sa chambre d'enfant au-dessus de la cour, qui réclamait de l'argent pour les cours de soutien et recevait des sermons sur la valeur de l'effort. Maintenant, plus de sermons. Plus d'argent à réclamer. Plus de père pour dire : « Maya, ma fille, quand vas-tu enfin grandir ? »
Le prédicateur poursuivait. Quelque chose sur la volonté de Dieu, sur le mysteria du Seigneur, sur la nécessité d'accepter. Constant leva les yeux vers la croix au-dessus de l'autel. Accepter quoi ? À quel âge, au juste, devenait-on capable d'accepter que son père ne rentrerait plus le soir, ne demanderait plus si le riz était prêt, ne s'endormirait plus devant les informations de vingt heures en ronflant doucement ? Vingt-trois ans, comme Fanta ? Vingt et un, comme Aïssata ? Dix-neuf, comme lui ? Dix-huit, comme Maya ?
Il y avait-il jamais un âge convenable pour apprendre le goût de l'absence ?
Les obsèquences se déroulèrent dans le brouillard que décrivait souvent sa mère. Le cortège jusqu'au cimetière municipal, sous une chaleur d'orage qui collait le pagne aux cuisses. Les prières au bord de la fosse, ce regard jeté dans le trou sombre où descendrait le cercueil. Les poignées de terre jetées en premier par la veuve, geste ritualisé qu'Aïcha accomplissait avec une rigidité de mannequin, comme si ses bras appartenaient à quelqu'un d'autre. Puis les autres, la famille, les amis, les connaissances de passage. Constant prit une poignée de terre rouge de Côte d'Ivoire, sentit son poids humide entre ses doigts, laissa tomber. Le bruit sur le bois du cercueil. Sec. Définitif.
Les jours qui suivirent, la maison d'Abobi se remplit puis se vida. Les cousins de Bouaké repartirent par le bus de minuit. Les collègues du port cessèrent de passer « pour voir si tout allait ». Les voisins retournèrent à leurs propres préoccupations, leurs propres factures EECI, leurs propres enfants à marier. Le deuil, comprit Constant, était une affaire de solitude progressive. D'abord on vous entoure, puis on s'éloigne, parce que la mort est contagieuse, parce qu'on préfère oublier celle des autres pour ne pas penser à la sienne.
Sa mère restait. Assise maintenant sur la véranda, le soir venu, quand le courant manquait et qu'on allumait la bougie de fortune dans son verre de yaourt recyclé. Elle regardait la cour vide, là où son mari avait l'habitude de garer sa moto, cette vieille Honda dont le moteur cliquetait au réveil comme une horloge familiale.
— Maman, tu veux manger quelque chose ? demanda Fanta un soir, la voix prudente de celle qui ne sait plus comment parler à sa propre mère.
Aïcha tourna lentement la tête. Dans la lumière de la bougie, son visage paraissait plus vieux, plus creusé, comme si les trois jours de deuil avaient consumé dix ans de sa vie.
— Je n'ai pas faim, ma fille.
— Mais il faut manger. Tu as à peine touché à ton attiéké depuis...
— Je t'ai dit que je n'avais pas faim.
La brusquerie étonna Fanta. Leur mère ne parlait jamais sur ce ton, jamais. Aïcha était cette femme qui murmurait, qui suggérait, qui transformait les ordres en prières. Entendre cette dureté sortir de sa bouche était comme entendre quelqu'un d'autre.
Constant, qui écoutait depuis le seuil de la cuisine, comprit que quelque chose avait changé en elle. Pas seulement le deuil. Pas seulement cette douleur qu'ils partageaient tous, chacun à sa manière, chacun dans son coin de silence. Quelque chose de plus lourd, de plus sombre. Ce regard qu'elle posait parfois sur la vieille malle en bois dans le fond de la chambre parentale. Ce froncement de sourcils quand le téléphone fixe sonnait et que personne ne décrochait. Ce moment, deux jours après l'enterrement, où Constant l'avait surprise en train de fouiller dans les papiers de son père, spread sur le lit défait, des documents qu'elle rangeait précipitamment en voyant son fils.
— C'est pour les démarches administratives, avait-elle marmonné. Il faut bien s'occuper de tout ça.
Mais Constant avait vu. Vu la pile de papiers plus épaisse qu'elle n'aurait dû l'être. Vu l'enveloppe jaune, celle de la banque, qu'elle avait glissée sous l'oreiller. Vu son expression, pas celle d'une veuve perdue dans les démarches, mais celle de quelqu'un qui cherche quelque chose sans savoir exactement quoi, ou qui sait très bien quoi et redoute de le trouver.
Ce soir-là, sur la véranda, Aïcha finit par se lever. Elle prit la bougie, son ombre dansant sur le mur crépi comme une marionnette désarticulée.
— Je vais me coucher, dit-elle simplement.
— Maman, commença Constant.
Elle s'arrêta, sans se retourner. Attendit.
— Tu n'es pas seule. On est là. Tous.
Un silence. Puis, si bas qu'il crut l'avoir imaginé :
— C'est ça le problème, mon fils. Vous êtes là. Et lui n'est plus là. Et maintenant, c'est moi qui dois... qui dois tout porter. Tout ce qu'il a laissé. Tout ce qu'il a emporté avec lui.
Elle ne dit pas le mot. Mais Constant l'entendit quand même, suspendu dans la chaleur moite de la nuit : secrets. Les secrets que son père avait emportés dans sa tombe, et ceux, peut-être plus lourds encore, qu'il avait laissés derrière lui.
Aïcha disparut dans l'obscurité du couloir. Constant resta sur la véranda, écoutant les criquets du quartier, le bruit lointain d'un générateur qui toussait, quelque part dans la concession voisine. Dix-neuf ans. À dix-neuf ans, on ne devait pas se demander si son père avait des secrets. On ne devait pas observer sa mère comme on observe une étrangère, cherchant dans ses gestes les traces d'une vérité qu'on n'osait nommer.
Pourtant, c'était là, maintenant. Cette nouvelle réalité où plus rien n'était solide, où les fondations mêmes de sa vie s'étaient révélées fragiles. Son père mort. Sa mère transformée. Ses sœurs éparpillées dans leurs deuils personnels. Et lui, Constant, suspendu entre l'enfance qui s'achevait brutalement et l'âge adulte qui commençait sans lui demander son avis.
Il regarda la bougie qui vacillait dans la cuisine, projetant des ombres inquiétantes sur les murs familiers. Demain, il faudrait se lever. Demain, il faudrait continuer. Mais pour le moment, dans cette nuit sans ventilateur ni père, il laissait le silence l'envahir, cette absence qui devenait peu à peu la seule présence véritable.
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